La pensée économique perd un géant
(Prix carrière en recherche 2007 )
=============================================================
Hommage lu par le directeur du Département des sciences économiques
dans
le cadre de la remise des prix de la recherche le 3 mai 2011
Gilles Dostaler, notre ami, notre collègue, nous a quittés le 26 février dernier.
Gilles, tout au long de son cancer, est demeuré très présent au Département des sciences économiques. Le 9 février dernier, il avait assisté à une assemblée départementale et à un séminaire d'embauche. Je lui ai parlé au téléphone le jeudi 24. Il avait des projets. Il avait de nombreux projets. Un projet sur Mozart et l’argent, un projet sur Gerald Bull, québécois fabriquant de missiles, selon toute vraisemblance assassiné par le Mossad. Peu savent que Gilles avait travaillé pour lui à la Barbade lorsqu'il était étudiant. Mais, à la différence de Rimbaud, Gilles n'est pas devenu traffiquant d'armes.
Gilles était un historien des idées, des idées principalement d’économistes, mais pas exclusivement. Pour lui, la genèse des idées de John Maynard Keynes n’était pas indépendante de celles de Virginia Woolf et du Groupe de Bloomsbury. Il voyait des liens étroits entre les idées de Keynes et celles de Freud. Et il s’amusait à jeter des ponts entre les auteurs, Marx, Hayek, Friedman, à reconstruire le contexte qui avait vu naître les idées.
Et Gilles écrivait. Il écrivait sans relâche. Historien et chercheur, il était aussi écrivain. Il a publié ses textes dans les meilleures revues de son champ. Mais aussi chez les meilleurs éditeurs, Albin Michel par exemple. La couverture de presse de ses nombreux livres est impressionnante.
Tout aussi impressionnante est leur diffusion. Les livres de Gilles sont traduits notamment en anglais, en italien, en arabe, en vietnamien, en japonais, en roumain, en portugais. Peu de chercheurs, quelle que soit leur discipline, touchent autant de monde dans autant de cultures. Reconnu comme l'un des plus grands spécialistes de Keynes, c'est naturellement vers Gilles que les médias du monde entier se sont tournés pour identifier des solutions à la dernière crise financière. Oui, les réponses étaient en partie chez Keynes.
Gilles était un historien, un économiste, un écrivain, c’était aussi un homme avec qui il faisait bon être. Partager une bouteille de vin, quelques olives, un fromage et une baguette avec lui, était en soi un moment de pur bonheur. L’entendre vous parler du dernier saumon qu’il avait pêché en Gaspésie changeait à jamais votre perception de la pêche. Ce poisson, dont il vous parlait avec un immense respect, il le connaissait intimement. Il en avait mesuré le caractère, l’intelligence, la force et la détermination.
Gilles était aussi à l’aise dans une rivière du Québec qu'en la présence de lauréats du Prix Nobel. Il avait correspondu d'ailleurs avec nombre d'entre eux. Il aimait dire que les Prix Nobel d’économie n’existaient pas. Ce sont en fait des prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, Nobel n’ayant pas lui même choisi l’économie, mais ne s’y étant pas opposé, comme il l’avait fait pour les mathématiques…
Depuis le départ de Gilles, les hommages fusent de partout. On ne compte plus les articles de journaux, le Monde, le Devoir, Alternatives économiques, qui parlent de sa contribution. Les hommages sont aussi politiques, de la Chambre des Communes, à l’Assemblée Nationale, on salue ce grand homme. Une conférence en son honneur sera organisée cet automne à Paris.
Je n'ai pas le temps d'énumérer les faits marquants de son implication politique et sociale. Ils sont trop nombreux. Je mentionnerai simplement le fait qu'il était l'un des organisateurs de la manifestation "McGill français", qui a mené à la création de l’UQAM et qu'il était signataire du célèbre manifeste pour un Québec solidaire.
Malgré le fait qu'il vivait avec le cancer depuis quelques années, pour beaucoup d'entre nous, son départ a été un grand choc. Comment vivre sans Gilles? Personne ne se pose mieux la question que sa conjointe, Marielle Cauchy, que je salue ce soir.
Le cancer est une terrible maladie dont on meurt et avec laquelle on vit. Le cancer ne frappe pas une personne, mais un couple, une famille. La vie avec le cancer est une épreuve pour tous. Je voudrais rendre aussi hommage à celle qui a partagé le cancer de Gilles et qui l'a accompagné. Elle est la femme de sa vie, celle qui l'a aimé chaque jour. Je voudrais rendre hommage à Marielle Cauchy. Je sais qu'en dépit de tous les moments difficiles de la maladie, il n'y a rien de plus difficile que ce qu'elle vit présentement. Le cancer se vit à deux. La mort se vit seul. D'où l'importance de lui dire que nous l'aimons.
Je pense qu'il ne faut jamais manquer une occasion de parler de nos disparus. C'est notre manière à nous de les garder vivants. On nous a volé leur avenir, il ne faut pas que nous nous privions de leur passé. Le deuil n'en serait que plus douloureux.
Je vous propose un toast à un bon vivant qui, je l'espère, se moque un peu de mes discours. À Gilles! Et à Marielle!
Stéphane Pallage
3 mai 2011